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Je suis née à Saint-Malo en France, une ville portuaire. J’ai grandi dans un village à 15 minutes de voiture de la mer. La mer me ramène directement à mon enfance et forcément, je l’aime plus que tout... Mais c’est un amour compliqué, car je n’étais pas une enfant très heureuse. J’ai quitté la ruralité le plus vite possible, j’y manquais de culture et d’ouverture d’esprit, je souffrais de harcèlement à l’école et de solitude. Au printemps dernier, j’ai eu la chance de passer quelques semaines en Gaspésie. Je suis arrivée sur une plage déserte car nous étions hors saison, la plage Hendersen, et je me suis mise à pleurer tellement l’idée de ne pas habiter près de la mer me faisait mal. C’était tellement beau et tellement “chez moi” même si je n’y avais jamais mis les pieds auparavant. L’air du large et le son des vagues, je les aime tellement que le plus souvent je n’arrive pas à en profiter. Ils sont encore là qu’ils me manquent déjà. 

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Je peux écrire n’importe où, mieux vaut d’ailleurs un endroit qui ne soit pas forcément la mer, car je vais préférer m’y promener que travailler. L’endroit dont j’ai besoin pour écrire est abstrait, il est dans ma tête. Virginia Woolf parlait d’un lieu à soi: j’ai la chance d’en avoir un puisqu’une grande pièce chez moi me sert d’atelier. Ce qui me manque la plupart du temps, c’est une chambre en moi, dans laquelle je peux dialoguer avec mes textes et mes projets. Un espace de mon cerveau où j’arrive à ne plus me laisser envahir par la logistique du quotidien, le souci des autres, mon anxiété, les bruits non désirés… La lecture, le cinéma, les discussions entre ami·es tout comme la solitude sont mes moyens d’entrer dans cette chambre. 

Pour dessiner, c’est plus technique. Il me faut une grande table à la bonne hauteur, une bonne chaise, de la lumière adéquate, ce qui n’est pas toujours évident à trouver en résidence, quand je ne suis pas chez moi. Et il me faut des choses à dessiner. C’est là que j’aime être en nature ou à la mer. Surtout pour le livre sur lequel je travaille en ce moment: j’ai beaucoup dessiné ce que je venais de voir et de photographier dans la forêt ou sur la côte. 

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Je ne pense pas avoir un mot préféré. Je n’arrive pas à en trouver un. J’aime l’évolution de la langue, les euphémismes, les solutions pour inventer une langue épicène, qui sont plus ou moins maladroites mais nécessaires. J’ai appris à aimer le mot autrice, et j’adore par-dessus tout les mots poétesse et philosopheresse. J’aime le mot guérillère utilisé par Monique Wittig pour titrer l’un de ses livres. 

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Annie Ernaux est une autrice qui m’accompagne depuis le début de ma carrière. Je ne me suis pas lassée de sa démarche ni de ses œuvres. C’est elle qui m’a donné confiance dans le caractère politique et social de nos littératures intimes. Plus récemment, ce sont les textes de Dorothy Allison que je lis et relis. Et en bande dessinée, je reviens toujours à la trilogie Frances de Joanna Hellgren. Il s’agit pourtant d’une bande dessinée plus traditionnelle que celles que je publie en termes de format, de découpage. Mais son trait au crayon et l’atmosphère de l’histoire me touchent plus que tout.    

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En ce moment, sur ma table de chevet repose Pas dormir de Marie Darrieussecq (POL Éditeur | 2021). C’est un essai sur son insomnie et l’insomnie de beaucoup d’écrivains. Je découvre que je suis loin d’être la seule à souffrir de cette condition infernale. Sinon, j’ai commencé Dans la maison rêvée de Carmen Maria Machado (Christian Bourgeois | 2021) et Manifeste Céleste: Aventures spirituelles en bottes à cap de Pattie O’Green (Remue-Ménage | 2021). Ainsi qu’un extraordinaire livre d’autoportraits de la photographe sud-africaine Zanele Muholi, Somnyama Ngonyama: salut à toi, lionne noire ! (Delpire | 2021). Elle se définit comme une activiste visuelle et dans ce projet, elle questionne la représentation du corps noir. Encore une artiste qui passe par son intimité pour construire un propos politique.

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À peu près la même place que la mer ! Malgré le fait que mes parents ne s’y connaissaient vraiment pas en art ou en littérature, iels ont soutenu mon amour des livres et j’avais le droit d’en choisir dans les petites librairies de la région. Iels n’avaient vraiment pas la culture de la bibliothèque, alors nous allions dans les librairies. J’aimais cela, je faisais confiance aux conseils des libraires qui visaient souvent juste pour l’enfant avide de fiction que j’étais. Je me souviens d’avoir souvent eu peur de tout lire et qu’il ne me reste plus de bons livres à découvrir. C’est incroyable d’avoir eu cette peur! Elle s’est évidemment bien renversée aujourd’hui. 

J’ai été libraire dans plusieurs librairies à Montréal, c’était un métier logique pour moi, j’avais les compétences nécessaires et l’envie d’être parmi les livres. À la librairie Drawn & Quarterly, mes collègues étaient des personnes incroyables et iels ont vraiment participé à forger ma connaissance littéraire et mes idées. Iels me manquent beaucoup ! Mais comme la mer, j’ai du quitter la librairie à contrecœur. C’est un emploi très mal payé en comparaison des connaissances qu’il demande, et je n’arrivais plus à le garder tout en essayant de déployer ma pratique artistique. Quand je suis déprimée et que je n’ai envie de rien, j’essaie de penser à une activité qui me provoque un peu de plaisir, et souvent la seule solution que je trouve alors c’est d’aller visiter les nouveautés de mes librairies préférées. 

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Chez Flottille, on aime dire de la littérature qu’elle est μεταφορά | metaphorá, qu’elle porte le sens.

C’est ce qui nous a fait naître artisan·e·s libraires. De la libraire, nous avons la passion d’admirer et comme l’artisan·e, nous déployons l'œuvre vers la communauté.

 

Nous disons aussi que cette passion nous porte à ...

◎ Lire, comme respirer, un acte vital et nécessaire.  

⏀ Réfléchir pour faire un usage fécond de la pensée et reconnaître que la vie en a été subtilement altérée.

⏂ Partager pour convoquer la poésie d’une bouteille lancée à la mer, pour laisser fuir les limites intimes de la lecture.

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◎ Lire pour me connecter avec l’esprit des autres, sortir de moi ou au contraire me rencontrer dans le texte d’un autre et me sentir moins seule.

⏀ Réfléchir pour survivre au non-sens.

⏂ Partager pour trouver collectivement un mieux être au monde.

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